Les textes

 

Ma chère Adeline, mon cher Cédric,

Vous savez que les chemins de l’amour sont escarpés et sinueux, car vous les parcourez ensemble depuis déjà un certain temps…
Vous savez aussi que l’amour est épanouissement et souffrance.

« Comme brassées de blé, il vous ramasse et vous rassemble en lui.
Il vous bat pour vous dénuder.
Il vous passe au crible afin de vous libérer de vos peaux sèches.
Il vous moud jusqu’à la blancheur.
Il vous pétrit jusqu’à vous rendre tendres.
Puis il vous place en son feu sacré, jusqu’à ce que vous deveniez (un) pain (délicieux). »

Vous voilà mari et femme.
Qu’ensemble, vous vous éveilliez, chaque jour, heureux de cette nouvelle aventure qui vous réunit
pour la tendresse et la douleur,
pour la joie et la blessure,
enfin, comme on dit, pour le meilleur et pour le pire !

Aimez-vous l’un l’autre, mais ne faites pas de l’amour une chaîne. Qu’il y ait des espacements dans votre union.

« Que chacun de vous emplisse la coupe de l’autre, mais ne buvez pas à la même coupe.
Et que chacun donne à l’autre de son pain, mais ne mangez pas du même pain.
Chantez et dansez ensemble et réjouissez-vous, mais que chacun de vous soit seul.
De même que sont isolées les cordes du luth alors qu’elles vibrent du même air.
Donnez vos cœurs, mais qu’aucun ne retienne le cœur de l’autre.
Et tenez-vous sur le même rang, mais ne vous accolez pas l’un à l’autre. »

En effet, apprenez que « ce qui compte pour vous, ce qui fait sens, ce qui fait question, ce qui fait attrait, ce qui fait dégoût, ce qu’il vous est impossible à supporter, ce qui vous est aisé et agréable, tout cela qui compte pour vous ne vous donne aucune assurance sur ce qui compte pour (l’) autre ! »

Bien sûr, vouloir le bonheur de l’autre part d’une bonne intention, mais « n’oublions pas que les bonnes intentions, on dit que l’enfer en ait pavé, on n’a pas attendu Lacan pour s’en méfier de la bonne intention. La bonne intention s’établit sur la supposition que je connais ton bien. C’est en raison de cette supposition gratuite, hasardeuse, cette supposition qui nie l’absolue altérité, c’est en fonction de cette supposition que je peux imaginer que mon intention est bonne, et par-là déployer à l’endroit de cet Autre que je crois connaître comme ma poche, tous les ménagements voire m’offrir à me sacrifier ou au moins à me contraindre.
A cet égard, ne pas avoir de bonnes intentions est de l’ordre de la salubrité ; ça veut dire que je ne préjuge pas de ce qu’est ton bien ».

En effet, il vaut mieux savoir, et vous l’avez appris à travers votre expérience personnelle, que « vouloir le bien de l’autre, c’est toujours une projection ». C'est-à-dire qu’en fait, il s’agit de mon bien dont j’affuble l’autre. «Vouloir le bien de l’autre est commandé par le stade du miroir, c’est vouloir son bien à l’image du mien et c’est donc la négation de son absolue altérité… »

Soyez vous-mêmes.
Dans votre bonheur unique, dans votre union qui se scelle aujourd’hui par le mariage, ne soyez pas un mais deux.
Et puis, je l’espère, trois, quatre, etc.…

Mes enfants, bonne route !
Sur le chemin de la vie, vos deux cœurs vont changer de pays.

Bonne route ! Je vous embrasse !

Jean-Pierre Landivaux
Montainville, le 28 août 2010.

1 - Khalil Gibran, Le Prophète, 1998, p. 52
2 - Khalil Gibran, Le Prophète, 1998, p. 55
3 - Jacques-Alain Miller, La vie de Lacan, 2010
4 - J.A. Miller, La vie de Lacan, 2010, Cours n°6, p. 6
5 - J.A. Miller, La vie de Lacan, 2010, Cours n°9, p. 8